Bio

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© Tony Frank

Marina Cedro par Didier Varrod

 

« Une femme derrière sa fenêtre fixe un point vers l’infini. Ses yeux piscine regardent l’avenir. Inquiète ? Non, plutôt foncièrement déterminée. Son regard est une arme de séduction massive qu’elle met au service d’une volonté rarement fréquentée. Marina Cedro, Buenos Aires 72. C’est bien plus qu’une identité. C’est l’histoire d’une vie entière pour celle qui s’est forgée un destin sous un ciel de cendres et des silences corsetés. Buenos Aires 72, un lieu et une année de naissance. Un chiffre surtout. Marina Cedro aime les chiffres et les lettres. Enfant elle était fascinée par Pythagore, et pas seulement par son théorème… Un réformateur philosophe et mathématicien ouvrira son esprit de petite fille à la poésie, la musique et aux mystères des planètes.

 

Une maman visionnaire et avant gardiste, cela peut changer le cours d’une vie. Marina fréquente l’opéra dès l’âge de 6 ans, se met au piano et à la guitare, puis elle passera beaucoup de temps au théâtre General San Martin de Buenos Aires, véritable lieu de contre-culture et de résistance dans lequel elle réalise l’importance de l’acte créatif comme témoignage d’un idéal politique. Elle n’est pas en âge de lever le poing mais elle comprend le poids de la dictature qui disperse le poison de la peur, du non-dit et de la résignation pour certains. Alors Marina consciemment chante pour s’inventer un nouveau monde : parallèle et libre. Indisciplinée, rebelle, elle apprend d’abord à se tenir droite en dansant le tango. Comme toutes les jeunes filles indomptables de l’Argentine. Mais elle chante aussi Madonna, Sheryl Crow, Alanis Morissette, parce que la pop offre des ailes à celles qui veulent s’envoler.

 

La dictature argentine achevée, le poids de l’histoire reste. Et Marina, porteuse d’une mémoire blessée, s’entête à vouloir chanter le monde dans lequel elle vit. De petits boulots en rencontres très romanesques, son désir de partir loin va malgré tout se construire peu à peu. 2001, juste avant la grande crise argentine « Banques, voleurs, rendez-nous nos dollars ! » est le dernier refrain du peuple qu’elle intègre avant de partir pour Londres avec sa guitare. Puis l’Espagne, l’Allemagne et enfin la France. C’est ici qu’elle fait la rencontre déterminante et fondatrice avec l’irremplaçable « connexionneur » Remy Kolpa Kopoul qui de Radio Nova la conduit jusqu’à Philippe Cohen Solal, le géniteur de la fabuleuse aventure artistique Gotan Project. Marina lui prête sa voix pour une chanson de la B.O du film de Tony Marshall « Tu veux ou tu veux-pas ? ». Puis après un voyage au Japon, elle propose à Philippe de travailler avec elle pour finalement co écrire l’histoire de sa vie : « Buenos Aires 72 », ou comment parler d’amour, de cette volonté d’absolu, où la mort, l’amour, la solitude, la passion, la tendresse voisinent aimablement ?

 

Marina Cedro chante toujours bouleversée. Au bord du précipice, elle regarde le soleil tomber par la fenêtre. Inspirée, irriguée évidemment par un tango d’aujourd’hui, elle prend cette musique transcendantale pour en faire un bouquet de souvenirs et d’anamnèses. « La noche de los lapices » raconte ainsi la nuit des crayons, cette odieuse répression militaire sous la dictature argentine pour faire taire des étudiants qui n’aspiraient qu’à la gratuité des transports. Marina associe le rappeur Mike Ladd à ce devoir de mémoire abrasif.

 

Et nous démontre qu’elle est aussi une jusqu’au boutiste du sentiment. « La nueva marcha » est aussi une chanson liée à la dictature, histoire d’amour contrariée par une chape de plomb politique. Un homme et une femme vont s’aimer sans chabadababda. Lui est persécuté. Elle veut partir pour se sauver. Elle finira par partir sans lui. Elle fait sa neuvième marche, métaphore à peine fictionnée de ce que Marina a vécu.

 

« Étrange étranger » c’est aussi la condition de celle qui fut étrangère dans son propre pays dirigé par la junte militaire. « Étrange étranger », c’est moi, c’est vous, et c’est nous, lorsque la tuerie des attentats de Charlie Hebdo a saigné notre démocratie. La voix du toulousain Art Mengo est celle d’un ange gardien et Marina l’enchante en vigie comme une sentinelle de l’amour.

De la société qui souffre aux coeurs qui saignent, Marina chante « Amor secreto », littéralement « amour secrète », le temps d’un espace indécent, une nuit à New York. Entre deux femmes. Parce que pour Marina, la sororité est importante.

 

Dans son panthéon intime les figures de Laurie Andersson, Björk et Patti Smith fleurissent comme des fées protectrices. Elle le prouve aussi dans la chanson qui clôture l’album « Lunar Lord » où elle sample Patti Smith en 1972, récitante de ce poème magnifique. Marina le confesse fébrile : « je voulais finir main dans la main, avec une femme qui s’est battue toute la vie avec la poésie ».

Marina voix de feu porte ainsi la voix de toutes les femmes qui ne veulent rien céder. Avec ses mots, et la grâce de celle qui malgré sa hardiesse très apparente reconnait qu’elle a longtemps été pudique « te lo dije en otra cancion ».

 

C’est la poésie qui lui a sauvé la vie. Elle le sait, elle le chante dans « El cuento », où elle se raconte comme au premier jour : « j’ai passé mes nuits à marcher, seule dans les bars, les cafés littéraires, puis à écrire pour mieux affronter les deuils, les séparations. Quand j’ai quitté mes parents, Platon et Machiavel ont été mes meilleurs amis… » Marina femme fleur, aujourd’hui ouverte, « las flores », parle des fleurs comme le reflet de son âme. Celle d’une femme libre, libérée et fière de son parcours. Dis-moi qui tu es je te dirais d’où tu chantes… Dans ce deuxième album qui de fait est réellement celui d’un vrai commencement, elle revisite « Creep » de Radio Head » et

« I put a spell on you » de Screamin' Jay Hawkins.

 

Audacieuse. La pop revue et corrigée dans la matrice d’une latinité à la fois tragique et généreuse. Le blues et le tango comme deux musiques unies pour le meilleur de la fusion. Tout cela raconte en fait l’affirmation d’une fierté identitaire. Celle d’une femme éblouie d’être en déséquilibre stable entre ses souvenirs et son futur qu’elle dessine et chante comme une passionaria. « Nous sentons la poésie comme nous sentons la présence d'une femme » a dit un jour Jorge Luis Borges. Il se pourrait que Marina Cedro, éprise de poésie devienne une présence indispensable à notre appétit de vivre la passion. Sans modération. Avec sa détermination. Et surtout son tendre culot.